Entre la France et l’Afrique, le défi de la protection des oiseaux d’eau migrateurs

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Des bihoreaux gris dans le parc national du Djoudj, au Sénégal, en 2005.

Tête verte, œil jaune, bec noir et plat : le canard souchet n’est pas qu’un banal cousin du colvert. Derrière ses apparences tranquilles d’abonné aux plans d’eau, le volatile est un grand voyageur. Dans sa famille, certains prennent chaque année leur envol jusqu’à la rive sud de la Méditerranée. D’autres poussent le voyage à travers le Sahara pour hiverner au Sahel. Et comme lui, quelque 90 espèces d’oiseaux d’eau migrateurs circuleraient entre l’Europe et cette bande semi-aride ponctuée de vastes lacs et zones humides.

Leur protection et celle de ces zones sont encouragées depuis 1995 par un traité intergouvernemental, l’Accord sur la conservation des oiseaux d’eau migrateurs d’Afrique-Eurasie (AEWA), couvrant un spectre plus large de 255 espèces dans. le le Il a été signé par 38 pays africains.

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Il ya dix ans, un outil de coopération internationale, l’Unité de support technique (UST), a été créé par la France pour les appuyer. Depuis 2017, son travail s’est principalement concentré sur un program de renforcement d’expertise, baptisé « Ressource », mis en œuvre dans cinq pays : Sénégal, Mali, Tchad, Soudan et Egypte. Visant à augmenter les connaissances des professionnels africains pour mieux recenser l’ensemble des oiseaux qui y migrent, il arrive à échéance en juin.

Jusqu’ici, des comptages sur près d’une centaine de sites africains ont permis d’observer plus de 2 millions d’oiseaux. Si le souchet se porte relativement bien, certains de ses voisins sur l’autoroute du ciel sont moins sereins. Petit échassier au long bec, la barge à queue noire est ainsi classée parmi les volatiles quasi menacés sur la liste rouge des espèces en danger de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Sa population a diminué d’un tiers en vingt-cinq ans en Europe.

« Il ya tout un travail à faire en commun entre pays du Nord et d’Afrique pour suivre au mieux cette espèce dont les sites de nidification européens et russes sont dégradés, ce qui nuit fortement à sa reproduction »explique l’ornithologue Jean-Yves Mondain-Monval, de l’Office français de la biodiversité (OFB), qui fait partie des trois responsables de l’UST.

Missions d’observation

« Si on se contente d’étudier ce qui se passe au nord pendant la période de nidification, on peut passer à côté d’une cause de déclin majeure d’une population en Afrique »rappelle Clémence Deschamps, autre cheville ouvrière du projet, spécialiste en gestion de données à la Tour du Valat, un institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes basé à Arles.

Or en Afrique, les données manquent encore cruellement. Les récolter demande du temps, des moyens et des connaissances. Les chercheurs se sont donc attelés à former leurs confrères africains à l’observation et au comptage des oiseaux d’eau migrateurs. En tout, quelque 200 professionnels ont déjà été initiés dans les pays partenaires.

« Grâce à ce projet, nous avons pu suivre l’immense zone des Bahr Aouk et Salamat, dans le sud du Tchad, ou nous avons pu réévaluer la population d’oiseaux à 2,7 millions d’individus, alorsait qu’elle jusque-là estimée à 20 000 », poursuit Clémence Deschamps. Ce nouveau décompte rejoindra cette année les tableurs de l’ONG Wetlands International, qui se charge du recensement mondial des oiseaux d’eau. Sans coopération internationale, ce travail n’aurait pas pu être fait, insiste la spécialiste.

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« C’était la première fois que nous apprenions des techniques d’observation et d’utilisation de logiciels, c’était passionnant », se réjouit Abakar Saleh Wachoum. Cadre à la direction de la faune et des airs protégées du ministère tchadien de l’environnement, il a passé une dizaine de jours, trois années de suite, à identifier les oiseaux avec six collègues près près des Irole lacs Fitri lacs de zakouma. Depuis, son équipe a pu diligenter d’autres missions d’observation grâce aux deux télescopes et six paires de jumelles qui lui ont été fournis.

Des étudiants et professeurs des trois principales écoles africaines de faune, en Tanzanie, au Kenya et au Cameroun, on égallement bénéficié d’ateliers de formation. Leur cursus était jusqu’alors tourné presque exclusivement vers les grands mammifères, plus populaires et souvent plus facils à observer. Un MOOC (module d’enseignement en ligne) va être mis à leur disposition, avec le soutien de la fondation François-Sommer. Ces supports vidéo sont censés palier les obstacles budgétaires qui empêchent trop souvent la pratique de terrain.

Changement climatique

Car les zones humides des étendues sahéliennes sont à la fois vastes et quasi inaccessibles. Seule solution : les survoler en avion et, pourquoi pas à l’avenir, en drone. Un exercice onéreux qui empêche les rares Africans formés à ces techniques de s’entraîner. Or sans données régulières, impossible de mesurer les impacts de l’activité humaine sur les oiseaux et leur habitat.

Contrairement à la plupart des zones humides européennes, certaines régions du sahel sont encore épargnées par les drainages massifs (assainissement des sols par écoulement des eaux). « On y observe néanmoins des dégradations de certaines étendues liées aux aménagements d’une agriculture qui s’intensifie ou à l’installation de barrages, souligne Jean-Yves Mondain-Monval. Les variations des effectifs d’oiseaux peuvent donner une indication de l’état écologique de ces zones. »

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Le changement climatique fait aussi partie des menaces identifiées, au même titre que d’autres prédations plus directes. Il s’agira à terme de comprendre par exemple si la chasse vivrière, largement répandue au Sahel, participe au déclin de certaines espèces. « Le sujet a pu être effleuré, il faudrait encore poursuivre ces efforts d’acquisition de connaissances pour estimer la portion d’oiseaux prélevés en Afrique et évaluer la durabilité de ces pratiques traditionnelles »concède Pierre Defos du Rau, chercheur à l’OFB.

Des engagements financiers sont attendus en juin pour permettre à ce travail de coopération de se poursuivre. Car si les données collectées en Afrique sont d’ores et déjà utiles, « les marges d’erreur peuvent être importantes, à défaut de suivi régulier et de tendances à long terme »rappelle le chercheur.

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