La Banque centrale de Russie baisse ses taux pour soutenir l’économie de guerre

Elvira Nabioullina, la présidente de la Banque centrale de Russie, a fort à faire pour gérer la politique monétaire depuis l’invasion de l’Ukraine par son pays, le 24 février. Pour éviter de subir les conséquences de l’envolée du rouble sur la hausse des prix, l’institution monétaire a décidé une nouvelle baisse du taux directeur, de 14% à 11%, effective à partir de ce vendredi. Il s’agit de la troisième depuis l’invasion de l’Ukraine. Elle l’avait baissé à 17% le 8 avril, avant de le réduire à nouveau le 3 mai de 17% à 14%. Début mars, le taux avait été subitement relevé de 9,5% à 20% pour éviter un effondrement de la devise, le pays se retrouvant dans un statut d’Etat paria, isolé par les premières sanctions européennes prises à l’rétorsion .

Depuis, le rouble a connu une évolution qui ressemble à des montagnes russes. Après s’être effondré à presque 132 roubles pour un dollar le 4 mars, il s’est depuis apprécié pour devenir la devise la plus performante cette année sur le marché des changes international. Le 23 mai, il s’est échangé jusqu’à moins de 55 roubles pour un dollar, son meilleur niveau depuis 7 ans. Ce vendredi, il évoluait autour de 67 roubles pour un dollar.

“Ce processus de renforcement continu du rouble est sans conteste un sujet qui nécessite une attention particulière”indiquait en début de semaine le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, signe qu’il s’agit là d’un sujet de préoccupation majeur pour Vladimir Poutine, car il alimente la hausse des prix.

L’inflation en avril au plus haut depuis 20 ans

En effet, en avril, l’inflation an accéléré. S’affichant à 17,8 % sur un an, contre 16.7 % en mars, elle enregistre sa plus forte progression depuis janvier 2002, soutenue notamment par l’augmentation des prix alimentaires (20,48% sur un an).

“Les pressions inflationnistes s’atténuent grâce à la dynamique du taux de change du rouble ainsi qu’à la baisse notable des anticipations d’inflation des ménages et des entreprises. En avril, l’inflation annuelle a atteint mais 17.8 %, , sur la base de l’estimation du 20 mai, elle a ralenti à 17,5%, diminuant plus rapidement que dans les prévisions d’avril de la Banque de Russie”an expliqué la banque centrale russe, dans un communiqué.

Toutefois, cet optimisme ne va pas jusqu’à avancer une prévision d’inflation pour cette année, alors qu’elle l’évalue déjà entre 5% et 7% pour 2023, et 4% en 2024.

La hausse des prix est un sujet traditionnel de mécontentement social qui peut conduire à des manifestations, comme ce fut le cas en 2021. Le risque est d’autant plus élevé que les salaires des travailleurs russes vont pâtir de la baisse de l’activité dans le pays. Selon les données de la Banque centrale de Russie, en février, donc avant l’invasion, le salaire moyen réel progressait de 2.6% sur un an. Toutefois, la tendance était soutenue par le secteur privé, ou le salaire réel avait augmenté de 4.9% tandis qu’il baissait dans le secteur public, de 3.6%. Or, avec la chute de l’activité, c’est bien le secteur privé qui va être le plus sévèrement touché. Cette année, le PIB réel de la Russie devrait se contracter de 10,2%, estime S&P Global Market Intelligence..

C’est la raison pour laquelle le président Vladimir Poutine an annoncé mercredi une revalorisation de 10% des montants des retraites et du salaire minimal, qui sera appliquée dès le 1er juin. Des mesures qui devraient coûter au budget de l’Etat 10,5 milliards de dollars cette année, a précisé le ministre des Finances, Anton Silouanov.

Chute des importations, raréfaction de l’offre de produits

Reste à savoir si cela sera suffisant. En effet, la hausse des prix en Russie est d’abord le résultat d’une raréfaction de l’offre de produits et non d’une forte hausse de la demande. Ses importations auraient chuté de 44% depuis le début de l’invasion, et les exportations auraient dans le même temps augmenté de 8%, selon les calculs réalisés by The Economist à partir des données des huit principciaux de Rumerciauxen. Selon les données chinoises, les exportations de biens vers la Russie ont diminué d’un quart sur un an en avril alors que ses importations de Russie ont bondi de plus de 56%. De son côté, l’Allemagne affiche pour le mois de mars une chute de 62% de ses exportations vers la Russie tandis que ses importations russes ont baissé de 3%. Si la Russie est bien partie pour afficher un excédent commercial record cette année, cela ne relèvera pas du dynamisme de ses entreprises.

Toutefois, la baisse du rouble leur is profitable pour celles qui peuvent encore exporter. “Les risques pour la stabilité financière ont quelque peu diminué, permettant un assouplissement de certaines mesures de contrôle des capitaux”précise ainsi le communiqué de la banque centrale russe.

Cet assouplissement est déjà effectif. Les entreprises qui se faisaient payer en devises étrangères, en particulier les géants russes de l’énergie comme Gazprom et Rosneft, étaient tenues d’en changer 80% en roubles, désormais l’obligation est tombée à 50%. Cela devrait permettre de faciliter les relations avec leurs clients.

Car malgré les sanctions et le ton ferme adopté par la Commission européenne, nombre d’entreprises européennes, dont l’italien Eni et le français Engie, ont accepté – ou le négocie encore – le principe d’un paiement des ble en livra imposé par le Kremlin, afin de pouvoir honorer les livraisons à leurs clients.

A ce jour, seul un accord sur un embargo européen sur les importations de charbon a été trouvé. Il sera appliqué stricto sensu à partir du 1er août.

Discuté depuis plusieurs semaines, l’embargo sur les importations de pétrole pourrait être annoncé au prochain conseil européen qui se tient les 30 et 31 mai, à condition que les négociations sur une aide de 800 millions d’euros à la Hongrieis sent Ce pays est le plus dépendant aux importations de pétrole russe, en raison d’infrastructures, notamment le raffinage, qui ne sont pas adaptées pour basculer vers une offre alternative.

Quant à l’embargo sur le gaz naturel, en raison de la dependance et d’alternatives limitées à court terme, notamment celles de GNL, il n’est pour le moment question que de réduire les importations. Concrètement, l’Union européenne demande à ses etats membres de reconstituer ses stocks gaziers à 85% avant le premier décembre en prévision de la saison hivernale. Et une partie de ces stocks devrait encore être du gaz russe.