Un croa, une voix : et si les corbeaux “votaient” avant certaines décisions de groupe ?

Si vous êtes excédé, à l’orée du jour, d’entendre d’incessants croassements sous vous fenêtres, dîtes-vous que vous assistez peut-être à… un référendum ! Des chercheurs ont découvert que des corbeaux, les choucas des tours, cherchent à atteindre un consensus avant de s’envoler en masse depuis les cimes des arbres où ils ont pour habitude de passer la nuit. Pour parvenir à cette conclusion, Alex Dibnah, de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni, et ses collègues ont enregistré et filmé six groupes de volatiles nichant dans les Cornouailles, de l’autre côté de la Manche. Quelque 130 heures d’audio et 55 heures de vidéo qui leur ont permis d’examiner des prises de décisions collectives par des communautés allant jusqu’à plus de 1400 oiseaux !

Les choucas quittaient leurs perchoirs nocturnes moins d’une heure avant le lever du Soleil ou peu après, explique l’article paru lundi dans la revue Current Biology. Dans près de deux-tiers des cas étudiés (21 matins sur 33), la majorité ou la totalité des individus se sont envolés en l’espace de cinq seconds. Les autres fois, les corvidés ont décollé par petits groupes, une vingtaine de minutes s’écoulant, au maximum, entre le premier convoi et le dernier. Deux éventualités opposées qui ne devraient rien au hasard.

Maintenir une cohésion de groupe…

Les chercheurs se sont rendu compte que, le plus souvent, l’intensité des croassements augmentait durant l’heure précédant le départ du principal groupe de corbeaux. Une fois passé un certain seuil, les choucas partaient en masse, formant un essaim dans le ciel. A l’inverse, les jours où ce niveau sonore n’était pas atteint, les envols s’effectuaient au compte-goutte, comme si les oiseaux n’étaient parvenus à un consensus.

Pour confirmer un lien entre les vocalisations et les départs collectifs, les scientifiques ont rusé. Ils ont, dans certains cas, diffusé eux-mêmes des sons de cris de choucas au milieu des arbres ! Ce faisant, ils provoquaient des départs précipités. Quand, en revanche, ils émettaient des enregistrements du bruit du vent, les envols se produisaient au moment attendu. Ce n’est donc pas l’élévation générale du niveau sonore qui décidaient les corbeaux, mais bien l’appel de la majorité de leurs congénères.

« Pour les oiseaux disséminés sur les arbres, il est difficile de voir les autres membres du groupe, d’autant qu’ils peuvent être très nombreux et qu’il fait nuit, tôt le matin. Les signaux vocaux sont un moyen utile pour transmettre des informations dans ces circonstances », souligne Alex Thornton, co-auteur de l’étude. Mais pourquoi ce goût de la « démocratie » ? Pour maintenir une cohésion de groupe, répond l’étude : afin de réduire les risques de prédation, de favoriser la quête de nourriture et de garantir un “meilleur accès” à de potentiels partenaires.

…et surmonter les différences

Intéressée par les choucas des tours depuis une dizaine d’années, l’équipe de l’Université d’Exeter a tout naturellement poussé plus loin son étude sur ces volatiles. « En principe, des processus décisionnels similaires pourraient bien se produire chez d’autres espèces d’oiseaux. Ce serait très intéressant à découvrir ! » Jusqu’ici, les recherches sur le rôle de signaux acoustiques dans les décisions collectives d’animaux n’avaient porté que sur les abeilles et de petits groupes de vertébrés, de moins d’une cinquantainidus, d’commes’in. On sait que les fourmis communiquent égallement de manière très sophistiquée, mais en utilisant plutôt des phéromones.

« Les abeilles et les fourmis vivent dans des groupes familiaux où les intérêts des membres du groupe sont tous alignés car ils sont tous parents et partagent donc des gènes. En revanche, les groupes de choucas sont composés d’un large éventail d’individus, provenant de nombreux groupes familiaux différents. Cela signifie que les préférences individuelles quant au moment de quitter le perchoir sont susceptibles de varier considérablement et qu’il existe un potentiel élevé de conflits d’intérêts », précise Alex Thornton. « Les individus auront des niveaux de faim différents, qui à leur tour influenceront le moment où ils voudront partir pour aller chercher de la nourriture. Nous souhaitions particulièrement comprendre comment les animaux peuvent surmonter leurs différences et parvenir à un consensus dans de telles circonstances. »

Les prochains travaux de l’équipe devraient se concentrer sur les conséquences des activités humaines (comme les pollutions lumineuse et sonore) sur la capacité des animaux à prendre des decisions de groupe. Stars de ces études : toujours des corvidés, dont de nombreuses études ont démontré, ces dernières décennies, l’intelligence, mais aussi d’autres espèces d’oiseaux comme les vis verdiers.

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