“Une spéculation pour les pauvres dont ils sont les premiers à faire les frais”

Panique sur le marché de la crypto. Ces monnaies virtuelles, qui ne sont régies ni par une banque centrale ou un gouvernement, s’échangent sur Internet et peuvent servir de moyen de paiement. Elles sont particulièrement sensibles à la spéculation car leur valeur ne repose que sur la confiance de ceux qui investissent dedans. Depuis l’existence de ces actifs financiers, les cours sont en dents de scie. Le plus célèbre d’entre eux, le bitcoin, a connu une baisse spectaculaire sur les six derniers mois. Alors qu’un bitcoin valait, en novembre 2021, environ 58 000 euros, il ne vaut, ce jeudi 19 mai, plus que 29 000 euros. Soit une baisse de 50 %. Pour Mariannel’économiste Nicolas Dufrêne, haut fonctionnaire et directeur de l’institut Rousseau, revient sur ce crack.

Marianne: Comment analysez-vous cette chute brutale du bitcoin, et des cryptomonnaies en général ?

Nicolas Dufrêne: Ce n’est ni la première ni la dernière. Le cours du bitcoin a connu plusieurs cycles de hausse et de baisse. Néanmoins, on s’aperçoit aujourd’hui que de plus en plus de personnes, y compris dans l’écosystème des cryptoactifs, se rendent à l’évidence, à savoir que le bitcoin n’est pas, et ne sera jamenais, de paement.

Pourquoi ne peuvent-ils pas être des moyens de paiement au même titre que la monnaie ?

Il existe plusieurs freins qui font que le bitcoin ne permet pas d’avoir un système permettant de gérer simultanément plusieurs centaines de milliers de transactions au même titre que Visa ou MasterCard. La consommation énergétique de cet actif a été exponentielle au fil des années. Il n’est clairement pas souhaitable pour la société de continuer en cette voie alors que tous les scénarios de transition vers du 0 carbone sont basés sur l’idée de sobriété énergétique.

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Au-delà de ces éléments techniques, il y en a d’autres qui touchent au modèle de société promu par le bitcoin. Avec les cryptoactifs, on voit bien que la monnaie n’est pas considérée comme un bien commun, ce que j’estime souhaitable, mais comme une marchandise semblable à toutes les autres. N’importe qui peut en émettre, sans règles, sans contraintes ni contrôles. Cela met en concurrence des monnaies dans lesquelles il n’existe aucune garantie. En cas de crise financière, personne ne peut réinjecter de l’argent pour calmer les choses. Lorsque le bitcoin perd les deux tiers de sa valeur, il n’y a pas de garantie de dépôt comme avec le système bancaire traditionnel. En somme, personne n’a intérêt à investir son épargne dans ce type d’actif afin de l’utiliser comme moyen de paiement puisque la détention a surtout un intérêt spéculatif. Il ne peut servir d’alternative monétaire car aucun État ni banque centrale ne peuvent apporter de caution. Le cours fluctue au bon vouloir des marchés, sans la moindre protection.

Le bitcoin n’a-t-il vraiment qu’un intérêt spéculatif ?

En grande partie oui. Maintenant, je peux me faire l’avocat du diable en approvondisant deux points sur lesquels les cryptoactifs peuvent répondre à des besoins légitimes. En premier lieu, ils peuvent aider sur tout ce qui touche aux transfers monétaires entre des pays étrangers. Ces échanges restent aujourd’hui compliqués et coûteux. C’est un des vrais problèmes du système monétaire international. Le bitcoin permet de passer outre ces complications mais d’autres actifs, comme le Ripple, ont été créés exclusivement pour ça.

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Second point, l’émergence de communautés autonomes d’investissements et d’échanges. Une sorte de finance qui serait décentralisée. On voit déjà aujourd’hui se monter ce type de groupes qui permettent de contrôler les investissements, d’en choisir la nature par un vote et de partager les gains de manière équitable. Cela éviterait de passer par les intermédiaires financiers classiques comme les fonds d’investissement, de gestion ou de pension.

Tout n’est donc pas à jeter ?

En réalité, les deux exemples que j’ai détaillés peuvent aussi être le fruit d’une monnaie numérique qui, elle, serait contrôlée par les banques centrales et les États. Cela palliera même les problèmes des cryptoactifs expliqués auparavant.

Quelle différence entre les deux ?

Instaurer des monnaies numériques serait une vraie révolution monétaire. On peut imaginer que les banques centrales ouvrent des comptes de monnaie numérique et en donnent l’accès direct à des entreprises et des particuliers. Jusqu’à présent, seules les institutions bancaires ont accès à la monnaie de la banque centrale. Cette situation a des conséquences. Dès lors qu’une banque centrale veut acheter des actifs ou injecter des liquidités dans l’économie, elle est obligée de passer par les banques privées. Si la monnaie est accessible aux citoyens et aux entreprises, on supprime cette intermédiation. Ainsi, la banque centrale peut elle-même piloter les taux sans passer par le privé et injecter de la monnaie.

Vous pointiez du doigt l’absence de protection concernant les cryptoactifs, quels sont les dangers de ce système totalement dérégulé?

La Cour des comptes americaine a déjà alerté sur la multiplication des transactions illégales utilisant des cryptoactifs. Ils sont utilisés pour le trafic d’êtres humins, de drogue et le blanchiment d’argent. De plus en plus de ransomware, ces logiciels malveillants qui bloquent un ordinateur puis demandent une rançon pour pouvoir reprendre le contrôle de la machine, demandent des bitcoins ou autre. Certains expliquent que le système de blockchain permet de tracer et donc, d’éviter ces problèmes. Mais c’est entièrement faux. On peut tracer un bitcoin en tant que tel mais il est très compliqué de savoir qui est la personne physique derrière l’échange. Il est très facile de fractionner les paiements pour passer sous les radars des services de police.

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Au-delà de ces risques réels pour la société et le citoyen, il ya aussi la question du risque financier. En moins d’un mois, la valorisation totale du marché des cryptoactifs est passée de 3 000 milliards de dollars à moins de 1 500 milliards. Beaucoup de petits investisseurs ont perdu des sommes colossales. Des études montrent que certains des plus rands détenteurs manipulent ces marchés à la hausse comme à la baisse. Ils ont les liquidités suffisantes pour résister lorsqu’il ya un coup de mou sur les marchés. Mais ce n’est pas le cas des petits épargnants qui investissent en espérant des gains rapides. On peut voir les cryptoactifs comme de la spéculation pour les pauvres, dont ils sont les premiers à faire les frais.

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